Si on travaillait moins, on travaillerait tous ?

common2Binocles sur le nez, un constat me saute aux yeux. On bat des records en terme de chômage alors même que certains travailleurs subissent une pression monstre au boulot. Assez naïvement, j’en arrive à la conclusion qu’il faudrait peut-être permettre aux uns de travailler moins et aux autres de travailler tout court.

Fardo, tu ne viens pas d’inventer l’eau froide, me direz-vous. Pas mal de gens se creusent déjà les méninges sur la question. Comme au fil des pages de cette étude réalisée en 2011 par le Collectif Solidarité contre l’exclusion. Elle soutient l’idée que le partage collectif du temps de travail est viable et souhaitable pour lutter contre le chômage.

Moi qui suis quelqu’un de visuel, je me lance donc dans un atelier dessin afin d’y voir plus clair. Représenter le principe du partage collectif du temps de travail n’est pas une mince affaire. Mais un feutre noir, une paire de ciseaux et une bonne tasse de café ont rendu le tout bien plus compréhensible, voyez plutôt:

Bon, j’ai bien saisi la réflexion qui anime les défenseurs du partage collectif du temps de travail. Mais concrètement, ça consisterait en quoi ? Il est grand temps de poser la question aux principaux intéressés, histoire d’en savoir plus sur la manière dont ils envisagent la mise en pratique d’un tel changement.

Le Collectif Roosevelt est un rassemblement citoyen qui propose 15 mesures pour «éviter le krash ultime». Madre mía. Parmi elles, on retrouve la réduction collective du temps de travail. En farfouillant sur le site du collectif, je suis tombée sur le nom de Felipe Van Keirsbilck, qui a activement participé à l’élaboration de cette mesure. Felipe est aussi le secrétaire général de la CNE, la Centrale Nationale des Employés, syndicat qui défend lui aussi le partage du temps de travail. Il me semble être l’homme de la situation.

En deux temps trois coups de fil, le rendez-vous est pris. On se retrouve autour d’un café placé sous le thème du partage. Bien calés dans nos banquettes en skaï, je dégaine mon dictaphone et me lance. Pour comprendre sa position et celle de la CNE, je demande à Felipe quelle forme devrait prendre le partage collectif du temps de travail. Leur but à eux est d’aménager des « blocs de temps libre, qui créeraient la possibilité de nouveaux modes de vie, avec plus de temps pour soi et pour sa famille » :

Donc 32 heures par semaine, OK, mais est-ce bien applicable partout ? La productivité, le coût des salaires et l’organisation du travail varient d’un secteur à l’autre. Comment réglementer et mettre en place cette réduction du temps de travail ? Pour Felipe, « une loi fédérale n’est pas la solution, la clé se trouverait plutôt du côté de la négociation sectorielle »….

Le but de la réduction collective du temps de travail, c’est la création d’emplois. Mais qui dit que les entreprises embaucheront et n’imposeront pas simplement plus de pression aux employés ? Pour Felipe, « dans le secteur privé, c’est difficilement mesurable »:

Pardon d’insister, mais la réduction du temps de travail ne risque pas d’aller de pair avec une hausse faramineuse des heures supplémentaires ?

Sauf que réduire le temps de travail tout en maintenant les salaires, ça a un coût. Comment faire en sorte que cela ne soit pas synonyme de mort annoncée pour les entreprises, et comment les inciter à s’engager dans cette voie ?

Voilà qui ravive chez moi tous les termes socio-économiques ingurgités en secondaire. Emploi, masse salariale, productivité, profit, oui. Mais quid de la croissance, sacro-sainte de la plupart des économistes ? J’ai donc fait un saut par l’Université Libre de Bruxelles, pour converser avec Robert Plasman, professeur d’économie du travail et d’économie politique.

La baisse collective du temps de travail, il y est plutôt favorable. Mais pour lui, impossible de penser cela sans tenir compte de la part des salaires dans la valeur ajoutée:

« La réduction du temps de travail est une évolution logique, mais qui correspond aussi à une  évolution du partage de la valeur ajoutée. Et ça, c’est une question de rapport de force entre les groupes sociaux. Actuellement, il y a une redistribution des richesses au niveau mondial allant de la rémunération des salaires vers la rémunération des entreprises et du capital. C’est un peu ce qu’on voit partout avec tous les plans de consolidation de la dette en Europe où l’on diminue les salaires et où, par contre, les revenus du capital et des entreprises s’accroissent. »

Pour Robert Plasman, le diagnostic est sans appel. L’Histoire nous montre que les entreprises n’ont accepté de soulager leurs employés que lorsqu’elles étaient certaines de ne pas voir fondre leurs profits. En période de forte croissance:

On l’aura compris, la question n’est pas purement économique mais relève des choix sociétaux. Mais alors, l’État peut-il intervenir à coup de réductions de cotisations sociales comme le suggère Felipe ? Robert n’y est pas foncièrement opposé mais met en garde contre des calculs arithmétiques un brin simplistes. Pour lui, la création d’emplois est toujours inférieure à celle escomptée pour deux raisons:

  • Le coût salarial augmente: car L’État ne compense jamais entièrement l’augmentation du coût salarial liée à la baisse du temps de travail.
  • La productivité augmente: car les entreprises se réorganisent (modification des temps de pause, rotation des équipes etc…).

Résultat, les entreprises embauchent moins et l’État s’endette, car la baisse du chômage n’est pas suffisante pour compenser l’investissement que représentent les incitants financiers.

Un tantinet déprimée, je me risque à demander à Robert s’il entrevoit des pistes pour créer de l’emploi en Région bruxelloise. Il évoque l’étude de Marion Englert sur les spécificités du chômage à Bruxelles, réalisée sous sa direction et dont je vous ai déjà parlé ici. Verdict : la capitale de l’Europe crée de l’emploi, oui, mais surtout des postes qualifiés qui attirent principalement les frontaliers. Robert a tout de même une petite idée:

« L’une des questions qui se posent à Bruxelles est celle de la croissance démographique. Donc, il y a certainement une série d’emplois qui peut être créée dans le domaine de l’encadrement de la petite enfance, la construction de crèches et la scolarité. »

Voilà qui plante le tableau, mais je reste sur ma soif. À suivre mercredi prochain: les calculs du mouvement Vega et le point de vue du MR.

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3 commentaires

  1. Poussin dit :

    Partage du temps de travail, une utopie ?

    L’informatisation et la robotisation ont multiplié par 5 en 30 ans nos taux de productivité.
    Paradoxalement, un taux de productivité élevé n’amène pas plus de compétitivité et crée plus de chômage que de création d’emplois. A ce niveau, tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. Il faut par exemple à la Grande-Bretagne ( nous disait le regretté Jacques Marseille, Professeur à la Sorbonne), 5 millions de travailleurs en plus pour atteindre le même volume de production que la France qui a un des taux de productivité les plus élevés du monde. Paradoxalement, si on part du constat qu’il faut profiter de cette hausse du taux de productivité pour mieux partager le travail, toutes les tentatives qui ont été mises en place en Europe ou dans le monde et notamment en France avec les lois Aubry n’ont apporté à long terme que des gains très faibles en matière de création d’emplois.

    Dans les années 1990- 2000, le néo-taylorisme ne vend plus ce qui a été produit mais produit ce qui a été vendu. L’économie devient alors une économie marchande où on recense, on analyse, on optimise et on remet en cause. Produire plus n’est plus un gage de bonne santé économique. Il faut dès lors produire mieux et aux prix de revient les plus bas. De là est née la globalisation avec sa recherche constante des pays à main-d’œuvre bon marché. Si la mondialisation a amené dans un premier temps un gain en emplois qualifiés, elle n’a pas su apporter de solutions durables à la perte beaucoup plus importante d’emplois non qualifiés. Elle oblige les états non émergents à tirer vers la baisse, salaires, pouvoir d’achat et acquis sociaux pour gagner des points de compétitivité . La dérégulation des marchés due à la concurrence souvent déloyale des Etats et à l’appât du gain des grandes banques et des actionnaires ont amené à la catastrophe des années présentes.

    En France, au lieu de revenir sur la sempiternelle question des 35 heures, François Hollande et la gauche de gouvernement viennent de faire un virage à 180 degrés en proposant un pacte de compétitivité et de responsabilité à tous les partenaires sociaux et économiques du pays. En abandonnant les théories de la politique de la demande chères au parti socialiste pour favoriser celles de l’offre et en considérant qu’une croissance durable ne peut naître que de la recherche et du développement, de l’investissement par la baisse des impôts et notamment des charges qui pèsent sur les entreprises et les ménages, une simplification voire une dérégulation administrative en matière de création ou de reprise d’entreprises et en incitant les entrepreneurs et les acteurs financiers à prendre en contre partie tous les risques y compris et surtout en matière d’emploi pour tirer la demande. Partant du principe avéré que l’objet d’une entreprise est avant tout de créer du profit et de rémunérer au mieux ces actionnaires et non pas des emplois, le risque est grand et divise déjà patronat et syndicats et affaiblit un peu plus le chef de l’Etat par le peu de soutien de l’ aile gauche de sa majorité. Pourtant il me semble qu’en matière d’emploi, nous avons ici le plan de sauvetage le plus audacieux et le plus intelligent de ces 20 dernières années.

    Reste pour conclure ce commentaire un peu long, chère Madame Fardeau dont je salue vos recherches et les solutions pour réduire voire anéantir ce fléau, d’autres pistes intéressantes mais pas toujours du meilleur goût.

    L’auto-entreprenariat qui concurrence déloyalement en France artisans et petites entreprises et qui fait renaître un statut qui n’existait plus, celui du tâcheron.

    Les mini-jobs en Allemagne, qui existent sous d’autres versions en Grande-Bretagne et autres pays anglo-saxons et qui consistent à enchaîner sur une même journée plusieurs emplois sous-payés.

    Les scoops qui sont une fausse bonne idée parce qu’il s’agit le plus souvent de faire reprendre par des salariés leur entreprise en faillite donc qui crée plus de dettes que de profits afin d’éviter une liquidation.

    Plus intelligent et d’avenir, tous les emplois de reconquête industrielle et surtout les emplois liés à l’économie et au développement durable mais là, c’est un autre débat. Il y aurait tellement à dire sur toutes les belles initiatives comme l’économie solidaire et d’autres idées qui germent un peu partout et qui mériteraient qu’on s’y penche et qu’on encourage et sur lesquelles je pense, Madame Fardeau que vous orienterez un jour vos recherches.

    Monsieur Poussin.

    • lulu dit :

      D’accord, la hausse de productivité entraîne une hausse de chômage. Mais elle entraîne aussi une hausse de revenus pour les entreprises. Pourquoi ces revenus ne sont pas en partie distribués aux salariés, puisqu’ils en sont à l’origine ? Le problème est donc bien un problème de redistribution de richesse et non comme on veut nous le faire croire la faute au vilain progrès et aux machines qui prennent la place des hommes.

  2. Julie dit :

    J’ai beaucoup aimé votre vidéo sur le partage collectif du temps de travail, Mme Fardo. Vous avez du talent!

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